Critique

Pour Maurizio D’Agostini la matière représente la fascination du contact, c’est un rapport qui naît d’une corporéïté presque sensuelle, c’est l’appartenance déclarée à un monde dans lequel la pierre, le marbre, l’argile ou le simple caillou du fleuve Brenta sont le véhicule pour la naissance d’une création. L’importance que la densité du matériau, sa structure moléculaire, sa malléabilité, assume dans la création d’un acte si physique, est donnée par la pensée que l’artiste projette lorsqu’il pétrit, sculpte, transforme ce que ses mains touchent. La matière avec laquelle il travaille n’est pas métamorphosée en quelque chose d’autre, elle maintient sa beauté naturelle, l’artiste essayant seulement d’en faire sortir d’autres potentialités expressives.

Le contact direct du sculpteur qui touche de ses propres mains, soupèse, caresse et exsude le travail, se perçoit dans le résultat de l’œuvre achevée alors que le vent et la lumière concourent à en modeler la forme; il ne s’agit pas d’ôter de la matière mais de l’exalter afin de rejoindre un dialogue articulé entre l’auteur, l’œuvre et le spectateur. Voilà pourquoi face à une sculpture de D’Agostini on est entraîné par un dialogue de perception muet: ses figures regardent l’espace vers un infini perdu dans les rêves, magique, suspendu dans un temps onirique presque sacral; la matière libère le plus haut point d’union qu’elle a atteint avec le sculpteur, comme une belle femme, dont la figure revient souvent dans les œuvres de l’artiste, qui s’est laissé aimer et posséder et qui, maintenant, dans l’acte suprême de sa beauté, parle par ce consentement muet qui se traduit en poésie. Les émotions passent dans les pensées et se reflètent dans les énigmes de la vie, dans ces thèmes éternels qui hantent l’esprit des hommes et sur lesquels de nombreux poètes ont réfléchi, et c’est dans ce sens que lorsqu’il crée ses formes D’Agostini est également un créateur de poésie.

Tout surgit des mains d’un homme; ces mains touchent, vivent dans un rapport de quasi symbiose avec une matière au premier abord inerte et que l’artiste modèle en donnant la parole, à travers sa sensibilité propre, à une espèce de libération des potentialités qui y étaient originellement cachées. L’artiste voit l’âme qui attend d’être découverte, même si elle est enclose ou endormie dans un caillou ou un pain d’argile, et traduit la matière dans la forme pour laquelle elle semble être née.

La main représente l’instrument, la fonction qui symbolise le travail physique que D’Agostini met en jeu pour unir la poésie à la sculpture. Le choix du matériau est important pour l’artiste, ainsi que le contact physique qui s’engendre et l’alchimie qui surgit lorsque la main caresse la pierre, la sensation de l’élément vivant d’un travail sanguin et charnel: c’est le début d’une union et l’origine du naître de son action.

La vie, les expériences passées, l’admiration pour l’œuvre de quelques artistes, les lectures, se transvasent directement dans ses sculptures. Les sensations qui naissent lorsque des significations énigmatiques remontent à la surface, se perçoivent de manière hiératique et sacrale dans une œuvre en bronze comme Au dieu monolithique de 1999,  où un souvenir d’une saveur métaphysique se somme au monolithe totémique d’anciennes cultures tribales, et, en même temps, à la représentation d’un Dieu futuriste et de science-fiction du film 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick.

Ce qui caractérise la sculpture de D’Agostini est de poser des personnages parfois sexuellement peu différenciés, dans une synthèse formelle qui met en évidence des aspects androgynes, face à un élément qui s’oppose comme alter ego de cette personne même; ainsi la figure pensive devant une fenêtre ouverte avec le regard qui se perd dans l’infini, dans l’œuvre Le silence de 2000, où regarder au-delà de l’ouverture amène à se déplacer au-delà du monde visible dans la tentative de découvrir ce qui se cache derrière la réalité phénoménale. Le regard, les yeux, la vision sont des éléments ultérieurs qui reviennent dans les œuvres de l’artiste, esthète de la forme et de l’image, qui parle en syntonie avec un temps éternel. Les figures qui se livrent à un jeu précaire d’équilibre sur des cathédrales imaginaires ou qui fixent leur regard sur des points indéfinis, se détachent de cette matière caressée pour aborder un monde secret qui va au-delà du regard humain, mieux, les yeux se perdent, ils ne servent plus, ils sont fermés ou bandés comme dans L’Astronome de 1994, puisque celui-ci voit au-delà, il possède le regard intérieur du voyant qui interprète les signes et les paroles cryptiques des dieux. Les figures sculptées ou pétries dans l’argile, essentielle et peaufinée, semblent avoir atteint une identité spirituelle harmonieuse proche désormais de la compréhension du profond mystère de la vie. Semblables à des personnages de science-fiction qui voient des choses que nous autres «humains ne pouvons même pas imaginer». Leurs formes asexuées et silencieuses, apparaissent comme enveloppées d’une énergie qui se matérialise comme une coquille protectrice dans les pages d’un livre où leur histoire est écrite.

Des pages lourdes d’histoires à raconter, des traces de lecture savourées et aimées, des voyages vécus et reparcourus en un geste tutélaire, chaud et enserrant, comme une étreinte.

Des pages qui conduisent à un refuge sûr, mais prêtes à une nouvelle aventure, à une autre découverte, comme dans le Voyage vers l’inconnu, une des dernières productions en bronze, où les deux figures au centre de l’œuvre, presque de lointains et primitifs monolithes, ou les figures des sarcophages étrusques, s’unissent en un geste protecteur et consolateur, et projettent, encore une fois, leur regard vers cet inconnu qui fait peur et les encercle, tandis que la mer les enferme de ses vagues qui semblent briser leur harmonie statuaire.

L’inconnu revient souvent dans les figures inscrites dans des coquillages, éléments primordiaux de la vie, et dans les vagues de la mer qui se transforment en feuilles de livre et se livrent au vol protecteur vers l’Éducation de l’âme, un profond apprentissage, scénographique et expressif que D’Agostini traduit dans sa poésie très personnelle.

Le sculpteur est sensible aux expériences et aux influences du monde français, visionnaire et onirique, et il est suspendu à la magie de la sculpture qui vit de son amour pour la France, pour les pierres des lieux où il a vécu et sculpté, pierres qui parlent de leur histoire à l’artiste, nomade par nature, curieux et inquiet tel un nouveau Rimbaud. L’art devient donc le miroir de la vie, entrouvre un dialogue avec l’observateur et son symbolisme même fait partie d’un univers intime, où l’imagination crée des représentations qui transmettent la dimension poétique et le mystère ancestral de la joie et de la peur de vivre.

Annamaria Sandonà

Dédié à Maurizio D’Agostini.

L’âme, la stupeur, la pitié dans la sphère de la vie et sa rotation. Quand les pensées se croisent, par le signe subtil de la spiritualité c’est la sagesse, la sagesse sacrale qui constitue les formes de D’Agostini. D’Agostini crée dans l’ingénieux besoin de royauté, d’universalité, de sacralité. Ce sont des visages que le temps laisse intacts, mais qui sont projetés dans l’espace, presque rêvés dans l’indéfini, et dans ses «créatures» il y a toujours la recherche de la rupture avec ce qui est défini.

Il s’agit de sculptures qui nous font retenir notre souffle devant tous les modes et de tous les mondes possibles de l’être et de l’existence.

Vera Slepoj

L’astronome.

Un astronome avec les yeux bandés; voilà qui n’est pas ordinaire. Pour un personnage qu’on imagine absorbé par l’étude des systèmes célestes, donc par l’observation des astres, une vision large et perçante ne serait-elle pas le meilleur attribut? Mais au fond, avoir les yeux bandés, ne signifie nullement incapacité à voir. Et l’on comprend que notre homme est bien pourvu des qualités requises mais que son champ d’observation, par delà la voûte étoilée, s’étend aux mondes intérieurs, aux mondes de la pensée, de l’intellect et plus encore, de l’âme, de l’être, de l’infini, de l’éternel… Ces mondes sont si vastes que rien ne peut les représenter si ce n’est le symbole; c’est le sens caché de cette sphère de marbre exotique posée sur ses genoux.

Drapé dans ses habits «renaissance», cet astronome vit depuis de nombreuses années dans le parc d’une villa savoyarde où il interroge le visiteur de sa voix sibylline.

Depuis peu, son effigie a investi les couvertures des livres, car il est devenu le symbole d’une maison d’édition française, «Les Editions de l’Astronome».

Léo Gantelet